L’absence de non n’est pas un oui
Pourquoi une victime peut-elle porter plainte 35 ans après les faits ?
« C’était consenti. Elle avait 16 ans. C’était une autre époque. »
La mémoire traumatique est l’un des mécanismes les plus mal compris du psychotraumatisme. Elle permet de comprendre pourquoi certaines victimes peuvent attendre des années, voire plusieurs décennies, avant de parler.
Depuis plusieurs jours, vous êtes nombreux à m’interroger sur cette affaire.
Je vais laisser de côté les polémiques et revenir à ce que j’observe depuis près de vingt ans dans les cabinets, les formations et les accompagnements liés au traumatisme.
Parce qu’au-delà des personnes concernées, cette affaire révèle surtout une méconnaissance profonde de ce qu’est réellement le consentement et de ce que produit un traumatisme dans le corps.
La mémoire traumatique est l’un des mécanismes les plus mal compris du psychotraumatisme.
Le problème n’est pas seulement l’acte.
Le problème est le rapport de pouvoir.
Quand un adulte reconnu, admiré, influent ou en position d’autorité se retrouve face à un adolescent, nous ne sommes pas dans une situation d’égalité.
Le consentement ne se résume pas à l’absence d’opposition.
Le consentement suppose la liberté.
La liberté de dire oui.
La liberté de dire non.
La liberté de partir.
La liberté de ne rien perdre.
Dès qu’un déséquilibre majeur existe, cette liberté devient beaucoup plus complexe.
Et c’est précisément cette complexité qui est souvent effacée du débat.
« C’était une autre époque »
Cette phrase revient régulièrement dans les affaires de violences.
Pourtant, une chose mérite d’être rappelée :
Le traumatisme n’a jamais attendu les évolutions sociales pour exister.
Le système nerveux humain fonctionnait déjà de la même manière il y a trente ans.
La peur existait déjà.
La sidération existait déjà.
La dissociation existait déjà.
Les conséquences psychotraumatiques existaient déjà.
Ce qui a changé n’est pas le traumatisme.
Ce qui a changé, c’est notre capacité collective à le reconnaître.
Ce que beaucoup ignorent encore : la sidération traumatique
Lorsque le cerveau perçoit un danger qu’il estime impossible à fuir ou à combattre, il peut déclencher un mécanisme automatique de survie.
On appelle cela la sidération.
À cet instant :
- le corps peut se figer ;
- la parole peut disparaître ;
- la capacité de réaction peut s’effondrer ;
- la perception du temps peut devenir confuse ;
- la mémoire peut se fragmenter ;
- la personne peut avoir l’impression d’être spectatrice de ce qui lui arrive.
Ce n’est pas un choix.
Ce n’est pas de la faiblesse.
C’est un réflexe neurologique de survie.
La mémoire traumatique est souvent l’une des conséquences de cette réaction de survie. Lorsque le système nerveux est dépassé, les souvenirs peuvent être stockés de manière fragmentée.
« Pourquoi n’est-elle pas partie ? »
C’est probablement l’une des questions les plus fréquentes.
La réponse est simple :
Parce que le cerveau humain ne dispose pas uniquement des réponses “fuir” ou “combattre”.
Il existe une troisième réponse.
Se figer.
Cette réponse est observée chez les mammifères depuis des millions d’années.
Et pourtant, elle reste encore largement méconnue du grand public.
Substance ou sidération ?
Certaines victimes décrivent parfois une sensation proche d’un état d’anesthésie.
Elles parlent de brouillard.
De confusion.
D’impression d’être ailleurs.
D’incapacité à réagir.
Ces symptômes peuvent faire penser à une substance absorbée.
Mais ils correspondent également aux manifestations classiques d’une sidération traumatique.
Dans les deux situations, un élément reste identique :
La personne n’est plus en capacité d’exercer un consentement libre et éclairé.
C’est également ce qui explique pourquoi la mémoire traumatique peut rester silencieuse pendant de nombreuses années.
Ce qui me semble essentiel dans cette affaire
Cette affaire révèle surtout notre difficulté collective à comprendre trois réalités.
La première :
Le consentement ne peut pas être analysé sans prendre en compte les rapports de pouvoir.
La deuxième :
L’absence de résistance n’est jamais une preuve de consentement.
La troisième :
Le traumatisme est un phénomène neurologique avant d’être un débat d’opinion.
Le corps réagit bien avant que le mental puisse analyser ce qui est en train de se produire.
La vraie question
Au lieu de demander :
« Pourquoi a-t-elle parlé si tard ? »
ou
« Pourquoi n’a-t-elle pas réagi ? »
nous gagnerions peut-être à nous demander :
Que se passe-t-il dans le corps d’une personne lorsqu’elle se retrouve face à une situation que son système nerveux identifie comme insurmontable ?
C’est souvent là que commencent les vraies réponses.
Parce que le corps, lui, ne ment jamais.
Si vous avez vécu une situation où vous n’avez pas compris votre propre réaction, votre immobilité ou votre incapacité à agir sur le moment, sachez que ces mécanismes sont aujourd’hui bien documentés.
Ils peuvent être travaillés.
Ils peuvent être compris.
Et surtout, ils peuvent être apaisés.
Comprendre la mémoire traumatique permet de mieux comprendre pourquoi certaines victimes parlent tardivement.
Pourquoi ces mécanismes sont-ils encore si mal compris ?
Et comment fonctionne la mémoire traumatique ?
Une partie de la difficulté vient du fait que nous jugeons souvent les réactions des victimes à partir de ce que nous imaginons que nous aurions fait à leur place.
Nous imaginons que nous aurions crié.
Nous imaginons que nous serions partis.
Nous imaginons que nous aurions immédiatement compris la gravité de la situation.
Mais ces raisonnements sont construits depuis une position de sécurité, après les faits, avec toutes les informations dont nous disposons aujourd’hui.
Or le cerveau ne fonctionne pas de cette manière lorsqu’il est confronté à une situation vécue comme menaçante.
Au moment où l’événement se produit, il ne cherche pas à être cohérent, courageux ou logique.
Il cherche à survivre.
C’est précisément ce décalage qui crée autant d’incompréhensions dans les débats publics.
Lorsqu’une victime ne réagit pas comme nous l’attendons, nous avons tendance à interpréter son comportement à travers nos croyances plutôt qu’à travers les connaissances actuelles sur le traumatisme.
Nous confondons alors absence de réaction et absence de souffrance.
Nous confondons immobilité et consentement.
Nous confondons adaptation et adhésion.
Pourtant, les mécanismes de survie observés dans le psychotraumatisme sont aujourd’hui largement documentés.
Ils ne concernent pas uniquement les violences sexuelles.
On les retrouve également dans les accidents, les catastrophes, les agressions, les violences conjugales ou encore certaines situations de harcèlement.
Comprendre ces mécanismes ne consiste pas à excuser ou à accuser.
Comprendre ces mécanismes consiste simplement à regarder le fonctionnement réel du cerveau humain lorsqu’il est confronté à une situation qu’il perçoit comme insurmontable.