Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson : pourquoi ce livre m’attendait

Je ne cherchais pas ce livre.

C’est lui qui m’a trouvée.

Il était posé sur une table, au milieu d’une brocante, parmi des romans oubliés, quelques guides de voyage défraîchis et des livres dont personne ne semblait plus vouloir. J’ai reconnu le nom avant même de regarder la couverture.

Sylvain Tesson.

Je savais qu’il marchait.

Je savais qu’il avait fait de la route une manière d’écrire.

Je savais aussi qu’il était le fils de Philippe Tesson, dont j’avais toujours admiré la liberté de ton et l’exigence.

Sylvain Tesson : un écrivain d’une rare précision

Je n’ai pas hésité.

Le livre est reparti avec moi.

Je crois pourtant que je ne l’ai pas acheté pour les bonnes raisons.

Depuis trois ans, une autre marche m’accompagne.

Elle ne traverse ni les Cévennes, ni les plateaux du Massif central.

Elle traverse mon dos.

Un accident de bateau m’a laissé une colonne vertébrale fracturée. Depuis, les douleurs se sont installées avec une régularité presque méthodique. Elles rythment les journées, les nuits, les déplacements. Les traitements les rendent plus supportables, jamais absentes.

Pendant ce temps-là, deux chemins continuent de m’attendre.

Shikoku.

Et Compostelle.

Je les reporte d’année en année.

Non parce que je ne les désire plus.

Parce que je ne sais jamais si mon corps acceptera de partir.

Alors, lorsque j’ai aperçu Sur les chemins noirs, j’ai compris presque immédiatement ce que je venais chercher.

Je voulais savoir ce qu’un homme écrit lorsqu’il recommence à marcher avec un corps qui ne lui appartient plus tout à fait.

Sylvain Tesson entreprend de traverser la France, de la frontière italienne jusqu’au Cotentin, en empruntant les chemins oubliés, ceux qui échappent aux routes rapides et aux cartes touristiques. Je connaissais déjà cet itinéraire. En Provence, il passe sur des terres que j’aime. J’imaginais déjà les pierres blanches, les collines, les odeurs de thym chauffé par le soleil.

Je pensais lire un livre sur la marche.

J’ai découvert un livre sur le rythme.

Son écriture est d’une beauté rare.

Certaines phrases semblent avoir attendu longtemps avant d’exister. Elles avancent sans précipitation, comme si elles connaissaient déjà le temps nécessaire pour atteindre le lecteur. Une lumière devient pastel. Une démarche devient « plus élastique ». On ne lit plus seulement une image. On la sent.

J’ai souvent refermé le livre quelques minutes.

Non pour faire une pause.

Pour laisser la phrase continuer à marcher sans moi.

Je ne partage pourtant pas tout.

Les réflexions politiques de Sylvain Tesson m’ont régulièrement sortie du paysage. Elles apparaissent comme des routes asphaltées au milieu des chemins de terre qu’il décrit avec tant de justesse. À chaque fois, j’attendais qu’elles passent. Puis je retrouvais les arbres, les pierres, le silence.

C’était là que je voulais rester.

Une phrase m’a arrêtée plus longtemps que les autres.

Il reprend une ancienne formule :

« Le passé m’a trompé, le présent me tourmente et l’avenir m’épouvante. »

Puis il la transforme.

« Le passé m’oblige, le présent me guérit, je me fous de l’avenir. »

Je suis restée longtemps devant ces mots.

J’aimerais avoir cette légèreté.

Ou peut-être ce détachement.

Je n’y suis pas encore.

Il y a des projets que le corps repousse malgré nous. Des départs que l’on décale d’une saison à l’autre. On finit par regarder les cartes plus souvent que les chemins eux-mêmes.

Shikoku attend.

Compostelle aussi.

Je ne sais pas encore quand je partirai.

Je ne sais même pas si je les parcourrai en entier.

Mais ce livre a déplacé quelque chose.

Il m’a rappelé qu’un chemin n’exige pas un corps parfait.

Seulement un premier pas.

J’ai refermé Sur les chemins noirs en regardant longtemps sa couverture.

L’homme était toujours sous son arbre.

Moi, je regardais déjà un autre chemin.

Sans savoir encore quand il commencerait.

En refermant Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson, je n’ai pas eu l’impression d’achever une lecture. Certains livres continuent de marcher en nous longtemps après la dernière page. Celui-ci en fait partie.

Je n’écris pas des critiques littéraires. Je marche dans les livres comme on marche sur un sentier : je m’y arrête, j’y prélève une phrase, une idée, une émotion, puis je la laisse dialoguer avec le corps, le vivant et l’expérience. Si cette promenade vous parle, poursuivez-la avec ces autres lectures.

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Les chemins ne s’arrêtent jamais à la dernière page d’un livre. Ils bifurquent simplement vers d’autres paysages, d’autres auteurs et d’autres questions. C’est sans doute ce que j’aime chez Sylvain Tesson : cette façon de laisser un chemin ouvert bien après avoir refermé le livre.

Si votre corps vous demande, lui aussi, de ralentir sans que vous sachiez comment l’écouter, il est parfois possible de retrouver un équilibre en comprenant ce que les tensions chroniques expriment réellement.

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